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Relancer l’Internationalisme : L’héritage du socialisme européen

Alexis Lefranc, Arabie Saoudite – Novembre 2014

Comment définir le socialisme et la Gauche aujourd’hui?

La redéfinition de l’identité socialiste fait partie intégrante du combat militant. Il importe aujourd’hui de proposer une conception de la Gauche au 21ème siècle adossée aux enjeux globaux auxquels est confrontée l’humanité. Connaissant un rythme de croissance, une intensification des échanges et une abondance de connaissances partagées inédits dans son Histoire, la Nation Humaine unie[1] dans la mondialisation rencontre également des défis communs inconnus jusqu’alors: environnementaux, sécuritaires, identitaires.

Une réponse commune s’impose: une conception de la Gauche Globale devant ces défis. Comment procéder, et tout d’abord, quelle perspective adopter devant cette question? Cet article propose un angle d’approche axé sur la notion de pensée progressiste, et appelant à un travail de refonte conceptuelle.

Le socialisme: un phénomène européen

Le Socialisme est avant tout issu de la pensée européenne. Des premières lueurs humanistes de la renaissance aux débuts du socialisme politique, il s’est développé sous l’influence de l’évolution de la société européenne. Les états-nations de notre continent ont mis plusieurs siècles à apparaître, d’abord constructions politiques féodales (dont le chef était élu parmi ses pairs), puis monarchies absolues de droit divin. Les états européens sont progressivement assimilés à des nations, représentatifs de leur population et non seulement de leurs dirigeants. La Paix de Westphalie entre 1648 et 1652 consacre un nom nouveau hérité de l’antiquité grecque: celui de l’Europe[2].

Puis, c’est en réaction à la dureté du régime absolutiste que se développe l’idée d’une société basée sur le partage social. Les premiers socialistes sont les philosophes des lumières qui prônent l’égalité entre les êtres: Condorcet, Rousseau, Kant. La première mention connue du mot socialisme est faite dans un essai non publié de l’Abbé Siéyès, dont les pamphlets incendiaires avaient lancé la révolution[3].

Dans un climat de fébrilité et de transformation politique qui dure la plus grande partie du 19ème siècle, l’heure vient de la théorisation de cette belle idée. En Angleterre, l’utopiste Robert Owen donne des droits sociaux à ses ouvriers. En Allemagne, le philosophe Hegel définit l’État comme le garant de la liberté individuelle. Les états français et britannique font de leurs sujets des citoyens dans les années qui précèdent les révolutions de 1848. L’Europe est en ébullition et la question sociale fait irruption sur la scène politique avec des publications comme celles de Marx et Engels sur la condition ouvrière, ou de Proudhon sur la propriété. On se pose la question du partage des richesses, du droit des citoyens à percevoir les bénéfices d’une croissance sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Dans la seconde moitié du 19ème siècle, des partis socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes apparaissent partout en Europe.

Le socialisme européen pourrait se définir comme une philosophie politique centrée sur l’Humain, son bonheur et son épanouissement. C’est aussi une aspiration universaliste qui vise à la paix entre les êtres et les peuples, au partage fraternel et à la connaissance de l’autre.

Il est important de porter cet héritage et d’en avoir conscience. Cela met en perspective la grande responsabilité du socialisme dans l’Union Européenne aujourd’hui. Mais c’est aussi un regard lucide sur ses limites: le socialisme étant d’origine européenne, il a toujours peiné à s’exporter.

La Gauche hors d’Europe: loin du cœur…

Les révolutions qui ont agité les Amériques au 19ème siècle ont souvent opposé les libéraux, qui s’inspiraient volontiers des idéaux de la révolution française, aux conservateurs, parfois soutenus par l’Église et les monarchies européennes. Mais ces querelles entre partis se sont mêlés de revendications plus complexes des peuples indigènes, et la question de la justice sociale n’a pu être distinguée de celle du colonialisme, pas plus qu’elle ne peut l’être aujourd’hui. Aux États-Unis, la démocratie oppose conservateurs et libéraux, l’idée de socialisme étant souvent assimilée au communisme soviétique.

La situation est similaire en Afrique, où il n’existe pas de Gauche antérieure aux mouvements d’émancipation du début du 20ème siècle, et encore se réclament-ils davantage du panafricanisme et de la démocratie que du socialisme[4]. En Asie, le communisme ne perce qu’au 20ème siècle comme force de gouvernement autocratique, inspiré du stalinisme bien plus que de l’humanisme des Lumières. Dans le monde arabo-musulman, le choix du socialisme d’état est un parti pris de la guerre froide plutôt qu’une prise de pouvoir de la classe ouvrière, et les dictatures nationalistes de la fin du 20ème siècle ne permettent que marginalement l’émergence d’une revendication idéologique basée sur le partage.

La mondialisation et les révolutions industrielles ont pris le monde par surprise. L’Europe, qui en est l’origine, a seule pu répondre en temps réel aux défis que sont ceux de notre temps: la place de l’humain dans la société industrielle, de la personne dans une économie marchande, de la fraternité dans un monde politiquement et culturellement fragmenté.

Une réponse de gauche aux enjeux globaux

Les enjeux globaux ainsi que la démocratisation des nations émergentes forcent donc une convergence idéologique dans laquelle l’Europe porte une responsabilité considérable. Il est temps pour les socialistes européens d’accepter une réflexion ouverte sur la question des valeurs fondamentales de la gauche, et de former une unité féconde avec les partis politiques et mouvements citoyens de par le monde qui partagent leurs convictions.

Afin de générer de tels ferments d’unité, les socialistes européens réunis au sein du PSE ont[5] réalisé ces dernières années un effort considérable pour l’établissement d’un Programme Fondamental. L’objet en est de définir une base conceptuelle à l’usage des futurs manifestes électoraux. Les axes proposés sont les suivants: une nouvelle économie politique démocratique, une nouvelle définition de la justice sociale et une union de la solidarité européenne.

C’est un effort louable et un premier pas vers l’universalisation des enjeux qui agitent la pensée de Gauche européenne. Mais il ne faudrait pas s’arrêter là : dans un monde maintenant multipolaire, les européens ne peuvent plus se limiter à une pensée politique s’adressant à l’Europe seule.

La pensée progressiste: un phénomène nouveau

Les enjeux actuels de la mondialisation ont trait à la gestion politique des biens publics globaux. Il s’agit notamment des objectifs de développement du millénaire, d’un filet de sécurité social global, de l’accès aux sanitaires et à l’eau potable[6], à un compte en banque[7] et à l’éducation[8]. Il est question de la possibilité pour la communauté internationale d’intervenir dans des conflits locaux pour protéger des vies humaines[9], de l’Agenda 21 sur la responsabilité sociale des entreprises[10], de la tolérance religieuse, de la gestion du système financier mondial[11]. Et bien sûr, la question de l’environnement devrait nous préoccuper au premier chef : protection de la biodiversité, limitation des gaz à effet de serre, traitement de l’espace en orbite[12]. Existe-t-il une position de gauche qui puisse être partagée par les partis progressistes de par le monde sur ces questions?

C’est l’effort mené par des organisations comme le Forum Progressiste Global ou l’Alliance Progressiste. Mais ces organisations restent marginales, et l’émergence d’une social-démocratie asiatique, américaine ou africaine reste incertaine.

Ce qui est proposé ici est que la Gauche globale du 21ème siècle puisse être incarnée par une pensée progressiste qui inclue le socialisme européen sans s’y limiter. Il s’agit d’ouvrir notre horizon idéologique à la diversité de réflexions issues d’autres cultures et civilisations pour lesquelles la durabilité de l’”aventure humaine”[13] est tout aussi essentielle.

Cela implique une meilleure connaissance de ces Histoires faites de nombreuses histoires, et des conceptions considérées bien souvent par les socialistes européens comme exotiques du contrat social en Extrême-Orient ou en Afrique, au Moyen-Orient et dans le sous-continent indien. Cela exige une compréhension de ce que peut être la démocratie dans ces régions, et en quoi elle s’y différencie de la nôtre.

Cela demande un effort de convergence conceptuelle et axiologique au sein d’un projet progressiste global qui s’appuie non sur le corpus idéologique du socialisme européen, mais sur les défis concrets de la Nation Humaine d’aujourd’hui.


 

Photo : aulnaycap.com – http://aulnaycap.com/category/histoire/page/3/

 

[1] Conceptualiser l’humanité comme une nation fait à mon sens partie de cet effort. Voir A. Lefranc : La Carène Articulée : Pour une Vision Progressiste dun Monde en Mouvement. Eurocité, 2013
[2]Etienne Balibar; Nous, Citoyens d’Europe, les Frontières, l’État, le Peuple, 2001
[3]Quest-ce que le Tiers-Etat? Paris, 1789
[4]Colin Legum: Pan-Africanism – A Short Political Guide. NY, 1965
[5]A l’initiative du président du SPD Sigmar Gabriel.
[6]Objectif de développement du millénaire numéro 7. Plus de 30% de la population mondiale n’a pas accès àdes sanitaires décents: http://www.un.org/waterforlifedecade/sanitation.shtml
[7]Banque Mondiale : Rapport sur le Développement Financier Global 2014. http://datatopics.worldbank.org/financialinclusion/
[8]UNICEF: Plus de 10% des enfants en âge primaire ne sont pas scolarisés dans le monde.
[9]La responsabilité de Protéger (R2P), lancée par l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan :
The Responsibility to Protect, Report of the International Commission on Intervention and StateSovereignty, ONU, New-York, décembre 2001.
[10]http://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/Agenda21.pdf
[11]La Banque des Paiements Internationaux a participéà la réforme de la finance globale néanmoins cette discussion peine à pénétrer la culture politique de la Gauche Européenne.
[12]Les orbites satellitaires sont débordées et devront dans les décennies qui viennent être nettoyés. http://www.science.gouv.fr/fr/actualites/bdd/res/3653/debris-spatiaux-une-nouvelle-technologie-de-nettoyage/
[13]Théodore Monod : Et Si lAventure Humaine devait Échouer?

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