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L’Ukraine, au cœur des contradictions européennes

Analyse de David Gaüzere (Bichkek, Kirghizstan), mars 2014.

À l’heure où l’Ukraine s’embrase, il est temps de s’interroger sur les enseignements de cette dernière crise, qui n’est qu’une résurgence des événements chaotiques agitant ce pays depuis son indépendance en 1991. Il faut tordre le cou également à certains clichés simplistes véhiculés par nos médias nationaux face à une situation bien plus complexe qu’elle n’y paraît de prime abord.

 

  • Les 2 camps ne traduisent que des fractures régionales dont la ligne de front passe par la Place Maidan de Kiev.

L’ouest ukrainophone (Lviv, Loutsk, Chernivtsi) (45 % de la population), uniate et pendant longtemps sous influence austro-hongroise et polonaise, soutient depuis toujours les idées européennes et se soulève aujourd’hui en leur nom. L’est russophone (Kharkov, Dniepropetrovsk, Sébastopol) (45 % de la population), orthodoxe et imprégné des traditions cosaques, regarde plutôt depuis toujours du côté de la Russie. À cela, la minorité tatare de Crimée (5 % de la population), active sur le plan politique, entretient des relations étroites avec la Turquie, dont elle partage une partie de l’héritage religieux et culturel, et reste l’élément-clé qui fait basculer les majorités électorales à chaque élection en Ukraine. Aussi, la victoire électorale de chaque camp reste toujours une victoire à la Pyrrhus. Chaque camp comporte ses extrêmes, les Berkout (forces spéciales) ou les milices populaires venues de l’est ou de Crimée pour le camp du pouvoir, les nationalistes extrémistes xénophobes dans le camp des révoltés. À quelques exceptions près, chaque leader a son passé d’oligarque sulfureux et corrompu, aujourd’hui Ianoukovitch, hier Koutchma ou Timochenko. Le contrôle de la route du gaz entre la Russie et l’UE attise de partout toutes les convoitises.

  • Viktor Ianoukovitch reste encore de jure le président légitime de l’Ukraine.

Il a été démocratiquement élu en 2010 et n’a, sur le papier, pas encore terminé son premier mandat, au terme initialement prévu pour 2015, avant que les événements n’en décident autrement. En face, le pedigree de ses opposants n’est guère meilleur. Aussi, entre les crises de rues, les fréquents pugilats de députés de la Rada (Assemblée) ukrainienne, englués dans des affaires de corruption à répétition, démontrent couramment la pauvreté de la vie politique du pays et l’absence d’alternative sérieuse aux pouvoirs successifs en place. La question qui se pose donc actuellement à nous dans le cas ukrainien est de savoir si nous devons soutenir de préférence le droit constitutionnel sur la volonté de la rue, le pouvoir du vote sur celui de la rue ou l’inverse. Ce dilemme pourrait un jour également se poser en France.

  • Les crises ukrainiennes répétitives placent l’Union Européenne devant ses propres contradictions et lui enlèvent toute visibilité diplomatique.

Aujourd’hui, l’UE entend d’un côté jouer un rôle de médiateur, tout en prenant position pour le camp de la rue. Habituellement, dans les crises ukrainiennes, nous remarquons que l’UE soutient la volonté populaire contre la légitimité des urnes lorsque le Président au pouvoir provient des zones russophones de l’est du pays et inversement lorsque ce dernier provient des zones ukrainophones de l’ouest. L’UE promet enfin d’aider l’Ukraine, si et seulement si elle rejoint son camp, sans pour autant lui donner une feuille de route claire sur les futures relations qu’elle entretiendra avec elle à l’avenir. Il reste cependant à la Russie de Poutine d’accepter la médiation et de cesser toute pression contre les États du Partenariat oriental. Il s’agit de ne pas oublier que la source des tensions à Kiev est le refus de Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec l’UE lors du sommet de Vilnius. De la même façon l’Arménie a opté pour le projet d’Union eurasiatique de Poutine sous la menace de sanction commerciale de la Russie[1] .

  • Le rapprochement entre  l’Union Européenne et la Russie au nom de valeurs démocratiques sera la clé de la résolution des crises ukrainiennes.

Jusqu’à présent trop atlantiste, l’Europe en général et l’UE en particulier doivent se rappeler qu’il existe une Europe continentale, partageant des éléments culturels communs, dont elle devra de nouveau se rapprocher un jour. Même si les causes de fond diffèrent, les événements de Kiev, de par leur violence, rappellent ceux de Tbilissi en Géorgie ou encore du Parc Gezi à Istanbul. La position européenne sur l’Ukraine, la Turquie et les États caucasiens n’est pas très lisible. Cette absence de clarté a un impact sur les tensions des confins européens. Sur les bases de l’OSCE et du Partenariat oriental de l’UE, une des solutions serait de créer une « zone de partenariat unique ». Cette zone fédérant l’ensemble des États situés aux marges de l’UE, incluant la Russie, la Biélorussie, la Moldavie et les 3 États caucasiens. Ces États auraient des liens privilégiés avec l’UE, liens bâtis sur un socle de valeurs communes, tout en n’étant pas intégrés à l’UE. De par leur position de « glacis économique » centrale entre l’UE et l’Union eurasiatique (Eurasets), ces États seraient le pont, le pivot, le chainon manquant entre ces 2 importantes entités économiques régionales.

 

  • Ensuite, qu’en est-il du devenir de l’Ukraine ?

Dépendant d’un rapprochement nécessaire entre l’Union européenne et la Russie et de la mise en place d’une solution durable acceptée de toutes les parties, l’Ukraine n’aurait, probablement, d’autre choix que celui de mettre en place un système fédéral inspiré de celui de l’Allemagne. En effet, la reconnaissance de la force des autonomies régionales serait dans le cas ukrainien un moyen efficace d’éviter la cristallisation récurrente des tensions sur Kiev, nocives au développement économique et social du pays. Elle renforcerait enfin le poids des régions frontalières, créant des lieux de transit économique favorisés entre l’UE et la Russie. Bien entendu, le risque de porosité des frontières serait accru et l’UE comme la Russie devraient en tenir compte par des coopérations régionales transfrontalières efficaces. Mais, ce risque serait bien moins important que ceux, inconnus, engendrés par un délitement de l’État et du territoire ukrainiens.

 

La situation ukrainienne est loin d’être simple. Elle place l’UE devant ses propres contradictions et exige de Bruxelles et de Strasbourg l’instauration urgente d’une feuille de route régionale et claire. Enfin, une résolution de la crise ukrainienne par une action conjointe des Européens et des Russes, permettrait de prévenir les prochains conflits latents des confins européens par une politique lisible, adaptée et intégrant la compréhension de l’environnement régional proche.
Aujourd’hui, la foule de Kiev et des villes de l’ouest ukrainien exulte, fière d’avoir fait chuter le Président en place. Viktor Ianoukovitch, quant à lui, s’est réfugié à Kharkov, la seconde ville du pays, dénonçant un coup d’État. L’ouest et l’est de l’Ukraine s’observent en chiens de faïence. Des élections législatives et présidentielles seront, en principe, prochainement prévues. Les envoyés spéciaux de nos médias nationaux relaient sur place chaque minute à Kiev, sans recul objectif, les positions pro-européennes des manifestants et de l’UE. Aucun d’eux ne s’est en revanche rendu à Kharkov. Et si l’est du pays n’avait pas dit son dernier mot ? Les prochaines échéances électorales prévues risqueront pourtant de réserver certaines surprises à une pensée européenne conformiste et formatée, à commencer aux observateurs de l’OSCE et de l’UE le moment venu. A moins que l’idée, encore redoutée, d’une partition politique de l’Ukraine ait entre temps fait son chemin.

Photo : Elmar Brook, Président de la Commission affaires étrangères du Parlement européen et Vladimir Chizhov, ambassadeur de Russie auprès de l’UE (18 février 2014).

 

[1] www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+MOTION+B7-2013-0558+0+DOC+XML+V0//FR#_part1_def7

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