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L’enseignement supérieur en Équateur

Analyse de Florence Baillon (Quito)

Stabilité et continuité politique

En Équateur, jusqu’en 2006, année de l´arrivée au pouvoir de Rafael Correa, le pays avait connu six présidents en dix ans suite à trois Coups d´État qui, n´avaient pas les mêmes raisons, mais si le même résultat : sous la pression de la rue et avec la complicité des forces armées, le président pourtant élu démocratiquement, devait abandonner le pouvoir (et en général le pays, ne serait-ce que momentanément) et se voyait remplacé par le vice-président jusqu´aux élections suivantes. C´est peu dire que l´une des premières vertus du Président actuel est bien d´avoir garanti une stabilité politique, puisqu´il a été réélu trois fois en moins d´une décennie. La mise en place d´une nouvelle Constitution (2007), les nombreuses réformes dans tous les secteurs de la société et un rôle accru de l´État, rendus possibles par la manne pétrolière font partie des changements historiques survenus dans le pays. Aujourd’hui, en début de fin de mandat (les élections présidentielles sont programmées pour février 2017) et sans possibilité de se faire réélire à moins de modifier la Constitution, le Président affronte plusieurs situations adverses : la chute du prix du baril de pétrole, la crise mondiale, une usure du pouvoir qui rend chaque jour plus pressentes les revendications sociales de certains groupes issus de la société civile, une opposition qui tente de se réorganiser, des relations tendues avec les médias et des critiques envers son personnel politique et son équipe gouvernementale.

Avec la santé, l´éducation est l´un des premiers secteurs à avoir connu des investissements significatifs, le pays y consacre 4,2 % de son PIB ce qui le place devant le Mexique et l´Uruguay par exemple. Quant à l´éducation supérieure, 2, 12% place le pays en tête de la région devant l´Argentine, le Brésil et le Chili.

Michel Foucault (1) , qui a longuement analysé les relations entre pouvoir et savoir, ne se trompait pas quand il prédisait, dans les années 70, que l´université deviendrait chaque année plus importante par l’effet, entre autres, de la massification et de la démocratisation de l’accès qui n´ont pas pour autant signifié que la reproduction des élites et les inégalités sociales disparaissent. On note, au contraire, comment l´enseignement supérieur est au cœur de nombreuses politiques d´État pour le rôle vital qu’il joue dans le développement humain, social, économique et symbolique des sociétés modernes. Cependant l’hétérogénéité des publics et des institutions est aussi celle des situations selon les régions du globe.

Une volonté de réforme

En Amérique Latine, les universités publiques traditionnelles ont vécu non seulement l´arrivée massive d´étudiants, mais également la concurrence d’écoles privées financées par le monde de l´entreprise ; la diversification de l´offre qui voit reculer les « humanités » et les sciences sociales au profit d´institutions polytechniques et technologiques ; l´apparition sur les campus de nouvelles catégories de populations traditionnellement situées à la périphérie, mais également la mercantalisation de l´enseignement supérieur ; l´internationalisation qui favorise la mobilité enseignante et étudiante mais répond à une logique de classement des universités imposée par les établissements qui se situent en tête.

L´Équateur s´inscrit en partie dans l´histoire continentale et ses dynamiques, mais avec une différence notoire ces huit dernières années durant lesquelles le pays a été fortement marqué par la volonté réformiste du gouvernement de Rafael Correa. En 2010 est entrée en vigueur la Loi Organique de l´Enseignement Supérieur (LOES) qui a pour vocation de permettre la mise en application d´une politique publique à travers la création d´un système d´enseignement supérieur qui promeut une articulation entre tous les acteurs en s´appuyant sur une plus grande institutionalité.

L´investissement financier a bien entendu été l´une des premières décisions significatives pour asseoir cette nouvelle vision: depuis cinq ans, l´Etat a investi 9 743 millions USD, soit 2% du PIB, ce qui est historique pour le pays mais aussi à échelle régionale puisque c´est un chiffre supérieur à ceux du Brésil et de l´Argentine, référents sur le continent (source : OCDE). On compte actuellement 736 153 étudiants dans le pays soit 4,6% de la population (16 millions d´habitants), alors qu´à titre comparatif en France il y a 2, 39 millions d´étudiants pour une population de 66 millions, soit 3,6%. A cet argent « neuf » s´est ajouté la mise en place de mécanismes d´optimisation des ressources dans les universités puisqu´il y existait une importante sous-exécution budgétaire, qui a diminué mais pas disparu, puisqu´elle demeure aux alentours de 20 % en moyenne. A noter également que l´université publique dans le même temps est devenue gratuite, ce qui a eu pour effet immédiat, l´augmentation du nombre de postulants.

Des mesures radicales

Cet effort de rationalisation s´est également accompagné d´un diagnostique national des universités qui ont toutes été évaluées et catégorisées. Une des politiques les plus inédites, y compris à niveau mondial, a été la décision de clore les établissements les plus mal notés, soit 15 universités, qualifiées d´universités de garage en référence à la pratique de certaines, qui effectivement dispensaient les cours dans des garages de maison, ainsi que 44 annexes et 125 instituts. Un Plan de Contingence a été crée afin d´organiser les examens des étudiants qui se retrouvaient littéralement sans fac et leur placement dans d´autres institutions : 43.000 étudiants soit près de 7,5% de la population universitaire. Cette mesure radicale mettait fin aux diplômes de papier et a permis de mettre en lumière la responsabilité sociale, légale et morale que représente une mauvaise formation : des étudiants en dernier semestre de médecine se sont retrouvés en première année !

Une réforme égalitaire

Dans un pays où les différences de classes sont encore fortement marquées, en partie à cause de l’héritage colonial, et sont souvent associées à un groupe humain déterminé, la gratuité en soi n’est pas suffisante pour garantir l´accès, à cause d’une série d’obstacles de tout ordre : financiers (les études ont des coûts collatéraux), géographique, et même de représentation symbolique. D’où la création d’une politique de quotas qui a permis d’augmenter le nombre de personnes issues de groupes historiquement exclus comme membres de la communauté éducative : de 9% d´indiens à 17 % en cinq ans et de 14% à 21% d’afro équatoriens. Cette politique s’accompagne d’une obligation pour les universités de réserver 10% de leur budget aux bourses, obligation parfois négligée en particulier par les universités privées qui ne sont pas favorables à la mixité sociale. De même, il existe une catégorie de la population qui bénéficie du bon solidaire (un apport d´environ 50 dollars mensuels pour les plus démunis) et qui se voit attribuée pour les étudiants d’une sorte de salaire minimum (augmenté en fonction des résultats) qui compense le fait qu’ils ne travaillent plus autant pour leur famille.

Le pourcentage de femmes augmente régulièrement aussi en particulier parmi les étudiantes (52%), augmentation plus lente en revanche parmi le personnel enseignant et encore davantage aux postes clés des universités (présidence, conseil universitaire,..). Cependant l´obligation de la parité dans de nombreux concours et élections au sein de la fonction publique devrait inverser la tendance dans les années à venir.

A travers ces quelques exemples, on peut apprécier l’importance accordée par le gouvernement Correa à la problématique de l’enseignement supérieur : certains résultats immédiats servent évidemment la propagande officielle, mais on peut parier aussi sur un impact qui surviendra lorsque ceux qui ont mis en place ces politiques, ne seront plus là pour en tirer les bénéfices électoraux.

Un bon départ, malgré les failles

Bien évidement, la rapidité de réalisation qui prétend pallier au retard historique accumulé ne s’attarde pas sur les détails ou les failles du nouveau système. De même, certains points demeurent des « dettes », soit qu´il s´agisse de promesses non accomplies, soit que le temps ait manqué : c’est le cas des bacheliers, chaque fois, plus nombreux, qui ne parviennent pas à intégrer l’université faute de place, phénomène lié aussi à une réforme limitée et une absence de revalorisation des carrières techniques offertes par les instituts.

Le saut qualitatif demeure tout de même exceptionnel: au jour d’aujourd’hui 6 de 10 équatoriens qui font des études appartiennent aux premières générations qui accèdent à l’université. En plus, ils ont face à eux une plus grande majorité d’enseignants diplômés du troisième cycle, souvent à temps complet, un pourcentage qui a doublé en 5 ans.
Pour conclure, on peut constater à la lecture de ces quelques données que seule une politique budgétaire ne change pas grand -chose, tout comme une volonté politique sans moyen reste un vœu pieu. En revanche là où ambitions et moyens se rejoignent, le changement est historique, la réforme devient une véritable rupture et l’avenir du pays plus radieux.
(1)  « Ce processus explique que si l´écrivain tend à disparaitre comme figure de proue, le professeur et l´Université apparaissent non pas peut-être comme éléments principaux, mais comme échangeurs, points de croisement privilégiés. Que l´Université et l´enseignement soient devenus des régions politiquement ultra-sensibles, la raison en est sans doute la. Et ce qu´on appelle la crise de l´Université ne doit pas être interprétée comme perte de puissance, mais au contraire comme multiplication et renforcement de ses effets de pouvoir, au milieu d´un ensemble multiforme d´intellectuels qui, pratiquement tous, passent par elle, et se réfèrent à elle. » (in « Intervista a Michel Foucault », réalisé par A, Fontana et P. Pasquino, Turin, Einaudi, 1977).

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