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Le Printemps libyen : des lendemains qui déchantent

Contribution d’Alexis Lefranc, Riyad – novembre 2014

 

En juillet 2011, le président Sarkozy et le premier ministre britannique David Cameron se félicitaient d’avoir « libéréla Libye ». Après une campagne aérienne de plusieurs [1] mois et une insurrection populaire menée depuis l’Est du pays, le régime du Colonel Kadhafi avait finalement cédé. L’amalgame consenti entre révolution et libération était criant. Aujourd’hui, il est devenu douloureux.

Les Printemps arabes : Dictature et Chute

À l’aube des Printemps arabes, plusieurs régimes souffraient de l’usure du temps. Leurs autocrates vieillissants étaient menacés par de jeunes loups[2] et le développement rapide de la région avait sensibilisé les classes moyennes aux inégalités sociales. La croissance a finalement mené au soulèvement contre une élite déconnectée. Renverser un régime est une chose, mais en installer un nouveau est une autre affaire : surtout lorsque le contrat de confiance qui lie une population à son gouvernement est annihilé. Ceci même lorsque ce contrat a reposé sur la peur et l’oppression : au moins l’autocratie, elle,était stable[3].

La Révolution : un renversement

Lors du renversement, les tissus sociaux abimés par la dictature s’expriment avec violence. Aux tensions qui résultent de la libération s’ajoutent les tensions qui furent à la source de l’établissement de la dictature : dans le cas de la Libye, une société fragmentée qui a rarement été constituée comme nation[4]. L’état libyen est la création d’un dignitaire soufi, le Roi Idriss, qui l’obtint de l’assemblée générale des Nation Unies en 1951[5]. Il fut déposé par Kadhafi en 1969.

La dictature a donc été un ciment imposant à une société tribale une unité forcée par la manne pétrolière. De fait, le régime était beaucoup moins fort qu’il ne le paraissait de l’extérieur : Kadhafi a souvent dû composer avec divers chefs tribaux et religieux. Le soutien de trois tribus arabes, le contrôle des finances de l’état et l’accès à un armement considérable ont permis à cet habile stratège de se maintenir au pouvoir pendant quatre décennies.

S’appuyant sur divers soutiens (URRS, Touaregs, Terrorisme International, OUA), Kadhafi a tour à tour martyrisé, puis armé les populations. Expert du « diviser pour mieux régner », il a exacerbé les rivalités entre tribus, groupes ethniques et sociaux (Est/Ouest, zones côtières/ tribales, Berbères/Arabes).

Un état sans tête

On se trouve donc aujourd’hui face au défi qu’ont connu – et sous-estimé – les États-Unis en Irak : une vaste étendue de terres riches en ressources et habitées par des populations qui ne se reconnaissent pas dans leur état. Les libyens sont un peuple accueillant, pétillant et plein d’humour. Les conversations se tiennent avec le sourire et l’amitié affleure dès les premiers contacts. Mais les rancunes sont tenaces, et en l’absence d’un gouvernement reconnu par tous, le banditisme est endémique.

Il n’y a plus de police, ou très peu. L’ordre est maintenu par des milices de voisinage, l’écrasante majorité des Libyens étant armée. Ce qu’il reste du secteur public continue à faire fonctionner les services : eau, électricité, télécommunications. Mais tous les chantiers de construction se sont arrêtés et rouillent au soleil. Les gens font preuve d’initiative, nettoyant la rue devant chez eux, utilisant les réseaux familiaux pour monter des affaires, se soutenant les uns les autres. Aux 50 000 morts de la révolution s’ajoutent tous ceux qui ont souffert de la criminalité depuis. Tout le monde a perdu un frère, un cousin, un voisin. Tout le monde souffre de l’insécurité et de la mainmise des milices.

Alors que des exilés libyens sur le retour investissent, l’argent du pétrole file dans une cascade d’investissements réalisés à l’étranger par la famille Kadhafi, dont le fils de Kadhafi, Saif al-Islam était responsable[6]. C’est probablement lui[7] qui détient encore le contrôle des comptes et sociétés écrans situés au Qatar, en Suisse ou autres paradis fiscaux. Il est actuellement aux mains de la milice Zintani[8].

Les milices : une source d’insécurité

Les Zintani sont une tribu arabe issue des montagnes au sud-ouest de Tripoli. Guerriers ruraux unis par une allégeance ancestrale, leur impopularité est due à la violence de leur comportement. Leurs rivaux à Tripoli sont un groupement militaire issus de la ville de Misrata, qui jouissent d’un peu plus de crédit parmi la population. Les Misrati sont des musulmans conservateurs que les médias qualifient comme « islamistes ». Certains de leurs députés au parlement ont des liens avec les Frères musulmans.

Dans l’Est, un mouvement indépendantiste s’est élevé sous la conduite d’un nommé Jathran. Opprimés sous Kadhafi, les habitants de la Cyrénaïque revendiquent[9] le droit à l’autodétermination et ont tenté en mars 2014 d’exporter un chargement de brut[10].

À Jathran s’oppose une milice djihadiste : Ansar al-Sharia (AS). AS présente un risque sécuritaire réel pour la région : sa rhétorique est extrême et ses méthodes incluent attentats suicides et assassinats d’activistes[11]. AS est également (et très habilement) active auprès des plus démunis : veuves de guerres, orphelins, personnes âgées. Dans cette région qui a connu plusieurs mois d’affrontements sanglants en 2011, la misère sociale est immense. À cette situation inextricable s’ajoutent plusieurs milices indépendantes, dont certaines ne comportent que quelques dizaines d’hommes et vaquent dans des zones semi-désertiques loin de tout contrôle. Cela est rendu possible par une explosion de la criminalité dans cette région du Sahara ou les trafics en tous genres pullulent : armes, personnes, drogues, or et autres minerais.

Pour couronner le tout, plusieurs raids aériens mystérieux ont été effectués sur Tripoli cet été. Les Émirats alliés à l’Égypte d’un côté (Zintan) et le Qatar de l’autre (Misrata) sont soupçonnés de se livrer une guerre par procuration en soutenant les belligérants[12].

Que peut la communauté internationale?

Les gouvernements occidentaux, sous la houlette de l’administration américaine[13], ont choisi de soutenir l’Opération Dignité, une tentative de coup par le Général Hafter. Confrère de Kadhafi lors du coup de 1969, Hafter s’était retourné contre lui pendant la guerre du Tchad[14]. Il a depuis vécu confortablement aux États-Unis, non loin du siège de la CIA[15]. Hafter s’est allié aux Zintan et à Jathran afin d’en découdre avec AS et les milices « islamistes ». Le combat avec AS est extrêmement difficile en raison de leur violence, leurs méthodes, et du soutien qu’ils reçoivent de mercenaires djihadistes. Dans l’Ouest, la situation est tout aussi difficile : les Misrati ont repris l’aéroport de Tripoli des mains des Zintani en juillet/août, et rallient à eux une population excédée des abus de ceux qu’ils voient comme des bandits. L’attaque du parlement en mai[16] a créé une situation de défiance et les populations locales n’ont plus confiance dans le processus électoral. Les Berbères qui habitent les régions frontalières de la Tunisie et le sud de la Cyrénaïque connaissent une paix relative sur leurs territoires et ne se mêlent pas aux combats, mais refusent de voter et participer au parlement. Ils représentent à peu près 25% de la population[17].

Les élections organisées en juin n’ont recueilli qu’une participation médiocre[18], et le gouvernement qui en est sorti jouit d’une légitimité limitée. Mais plus personne ne cherche de légitimité maintenant. Ce que tout le monde veut, c’est que cette violence s’arrête.

Une nouvelle dictature ?

Les populations en sont arrivées au point où elles préféreraient un dictateur comme Sissi[19] plutôt que le chaos actuel. Il arrive que des libyens avouent regretter avoir soutenu la révolution, et penser avec nostalgie au temps de Kadhafi.

«La dictature en Libye a-t-elle vraiment été renversée ? Peut-être. A-t-elle été remplacée par la démocratie ? Certainement pas. Une cocote minute a été décapsulée, elle explose aujourd’hui. Sur les ruines de cette société en décomposition, il faut construire la paix. Il n’est pas garanti que la voie choisie par les gouvernements occidentaux soit la bonne[20]. Bien qu’il semble raisonnable de prendre partie pour un gouvernement démocratiquement élu, les décideurs occidentaux ne peuvent ignorer que son arrivée au pouvoir[21] fut provoquée par des attaques concertées sur le parlement élu. Le but était de susciter l’élection d’un nouveau parlement purgé de tout élément islamiste. L’objectif fut atteint, les musulmans conservateurs ayant déclaré l’élection de juin illégale et s’étant abstenus de voter.

Libéraux vs. Islamistes ou Nationalistes vs. Conservateurs ?

La communauté internationale craint plus les djihadistes qu’un dictateur de type Sissi, avec lequel il est au moins possible de dialoguer. Si Hafter pouvait instaurer une dictature militaire en Libye, un homme fort assurerait la stabilité de ce partenaire essentiel : producteur important de pétrole, mais aussi point de départ de vagues de réfugiés africains touchant terre en Italie. Est-ce le bon choix ? On dira probablement que c’est le seul: sinon Hafter, alors qui ?

Malgré la nécessité et l’urgence de trouver des solutions à l’instabilité qui agite la région depuis les Printemps arabes, il est également urgent de commencer une réflexion plus approfondie sur ce que peut-être l’Islam politique, et comment établir un dialogue constructif avec ses partisans. Il s’agit de mouvements qui recueillent le soutien de leurs populations, comme à Misrata. Bien que très conservatrices, ces forces politiques reflètent l’état des sociétés dont elles sont issues, et les valeurs qui les animent sont respectueuses de la personne humaine.

Conclusion : où sont les modérés ?

Soutenir des milices comme les Zintans parce qu’ils sont supposés faire partie du camp des « libéraux » et « barrer la route aux islamistes » semble aberrant. Les Zintans sont des bandits, rien d’autre. Ils ne sont garants d’aucune démocratie, d’aucune liberté. A vouloir défendre un moindre mal contre l’autre, l’Occident finira par perdre le sens de ses propres valeurs. C’est une politique qui favorise la polarisation et l’extrémisme des deux côtés. Construire la démocratie commence par écouter la voix du peuple ; et le peuple, en Libye, est musulman. Plus encore, il se pense par sa tribu et sa religion avant de se considérer Libyen. Sommes-nous capables de lui tendre la main ? Nous n’en avons peut-être plus le choix. Selon les mots de la Reine Rania de Jordanie : « Il s’agit vraiment aujourd’hui d’un combat entre extrémisme et modération, au sein de toutes les religions et de tous les pays. Où que vous soyez aujourd’hui dans le monde, vous ne pouvez pas dire que ce combat ne vous concerne pas, car c’est le vôtre. »

 


 

[1] http://www.france24.com/fr/20110915-nicolas-sarkozy-david-cameron-libye-benghazi-conseil-nationaltransition-diplomatie-discours/

[2]Du moins en Tunisie, Libye, Egypte et Yemen. Quant au Baathisme, Sadam ayant fait les frais de la “War on Terror”, seule restait la dynastie Assad, affaiblie par le décès prématuré de son héritier désigné.

[3] Etienne de la Boétie, Discours de la Servitude Volontaire. 1553.

[4]Envahie au début du 20ème siècle, la Libye ne fut libérée qu’après la deuxième guerre mondiale, et resta sous tutelle pendant une décennie. La colonisation italienne fut d’une brutalité incommensurable.

[5] http://mjp.univ-perp.fr/constit/ly1951

[6] Le bras légal des investissements libyens à l’étranger est la Libyan Investment Authority (LIA) qui contrôle un capital de 60 milliards de dollars, et est probablement la source de la plupart des règlements effectués légalement par l’état libyen actuellement.

[7] Et ses contacts. http://www.aljazeera.com/news/africa/2011/02/2011227192852808945.html

[8] Qui refusent de le livrer au tribunal pénal international, ce qui leur est demandé depuis deux ans: www.amnesty.org.au/news/comments/34622/

[9] La région de Benghazi et Tobrouk: historiquement une colonie grecque, alors que Tripoli fut fondée par les phéniciens. La Libye est née du regroupement de ces deux région anciennement indépendantes et d’une troisième: Fezzan, au sud, dont la capitale est Marzuk, dans le Sahara.

[10] Sur un pétrolier Nord-Coréen. Celui-ci a été intercepté par les Navy Seals Américains et retourné à son port. http://www.theguardian.com/world/2014/mar/22/us-sailors-libya-north-korea-oil-tanker

[11] http://www.theguardian.com/world/2014/sep/20/teenaged-libyan-peace-activists-assassinations-benghazilibya-tripoli

[12] http://www.economist.com/news/middle-east-and-africa/21613351-hint-foreign-involvement-fails-presagepeace-mystery-air-raid

[13] Et du conseil de sécurité, qui a formé la mission spéciale en Libye, et autorisé par résolution l’usage de la force en Libye: http://unsmil.unmissions.org.

[14]http://tchadonline.com/index.php/tentative-du-coup-detat-en-libye-qui-est-le-general-khalifa-hafter/

[15] http://actunet.sn/khalifa-haftar-lancien-homme-de-habre-et-de-la-cia-bientot-maitre-de-la-libye/

[16] Les Zintanis ont attaqué le parlement en mai, et forcé sa mise en échec. Ils sont réputés pour leurs vols de voitures incessants et détestés des locaux.

[17]http://orientxxi.info/magazine/le-combat-du-president-libyen-du,0387

[18] 18% de participation, contre plus de 60% lors de la première élection post Gaddaffi. http://www.bbc.com/news/world-africa-28005801

[19]En Egypte, ou l’armée est revenue au pouvoir après une brève expérience de “démocratie”sous les Frères Musulmans.

[20] Outre les efforts des USA pour soutenir Hafter, les chefs Zintans ont été plusieurs fois aperçus à Paris ces dernières semaines: http://www.africaintelligence.fr/MC-/cercles-de-pouvoir/2014/10/02/les-zintan-courtisent-toujours-paris%2C108040910-ART?did=108023990&eid=207864

[21]Celui d’Abdullah Al Thinni, porté par la chambre des représentants élue en juin (HoR), en remplacement du congrès national général (GNC). Al Thinni est maintenant basé à Tobruk, alors que le GNC se réunit toujours, et a nommé son propre gouvernement rival à Tripoli. Il avait été élu avec une participation supérieure et devait rester en place jusqu’à ce que la Constituante, élue en février, propose une constitution.

 

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