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La défaite du parti travailliste

Analyse d’Alexis Le Coutour (Bruxelles)

Times of crisis are times of opportunities

La défaite des travaillistes britanniques aux « élections générales » du 7 mai 2015 est riche d’enseignements. Comme nos camarades du Royaume-Uni, il nous revient de comprendre ce résultat. Tirer les conclusions d’un tel résultat électoral implique de l’étudier en toute objectivité, sans nier les forces et les faiblesses du vainqueur comme du vaincu. L’intérêt est évident en termes de tactique politique. Mais une telle démarche est également indispensable dans n’importe quel débat politique qui vise à transformer efficacement la société. Car sans honnêteté intellectuelle, sans analyse qui vise à être lucide et impartial, la logique partisane, la partialité et la mauvaise foi prédominent, la polémique remplace le débat et le combat politique devient alors sa propre raison d‘être.

Un résultat inattendu

Ce résultat a été une surprise pour beaucoup, y compris sans doute pour les principaux intéressés, car David Cameron abordait cette élection dans des conditions loin d’être optimales. Déjà au pouvoir depuis cinq ans il pouvait être attaqué sur son bilan. Il a mené une politique dure et inefficace sur les fronts de l’austérité, de l’emploi (les fameux « zero-hour contracts »), de la politique sociale. Il est le Premier ministre britannique qui a failli laisser l’Ecosse quitter le Royaume -Uni et a échoué contre un mouvement politique démagogue, europhobe et xénophobe, qui mènera peut-être à son pays à quitter l’Union européenne). Sévèrement concurrencé sur sa droite, il ne pouvait guère espérer gagner de l’espace vers le centre. Son gouvernement dans l’ensemble était impopulaire[1]. Et, David Cameron a gagné. Et largement…Comment a-t-il fait?

Il paraît évident que David Cameron a bénéficié du contexte de reprise économique qui se fait sentir. Ses qualités de tacticien politique ont aussi certainement joué leur rôle, malgré quelques erreurs qui auraient pu lui coûter cher (comme, par exemple, le fait d’éviter plusieurs débats télévisés). Il peut aussi avoir bénéficié de reports de voix imprévus (par exemple de la part des électeurs qui ont effectivement désertés le LibDem centriste). Par ailleurs, un changement de méthode semble s’imposer: les sondeurs se trompent, parfois lourdement. Les calculs de rapports de force politiques doivent donc reposer sur autre chose que des analyses statistiques, si élaborées soient-elles : une vision de l’avenir, la présence et l’évolution de tel ou tel débat au sein de la classe politique, l’évolution sociologique de la population, le comportement de la société civile, une personnalité, un projet, etc.

Le facteur écossais

Mais considérer David Cameron ou les erreurs des instituts de sondage comme les causes premières de la défaite travailliste serait évidemment exagéré. Les facteurs sont très certainement multiples. L’Ecosse, notamment, semble être une des clés de cette défaite. Alors que le territoire écossais était traditionnellement un bastion travailliste, le New Labour y a été balayé par les indépendantistes du SNP [2] , passant de 51 députés écossais à… 1 seul et unique ! Tous les ténors travaillistes écossais ont perdu leur siège[3] . Sans cette Bérézina dans une région historiquement travailliste, le Labour aurait progressé de 15 sièges par rapport à la mandature précédente[4] . L’avenir dira si la rupture est durable mais le fait est que les travaillistes britanniques ont perdu le soutien d’un de leurs électorats les plus fidèles, au moins temporairement… Cela rappelle étrangement le cas de bastions socialistes français passés à droite lors des dernières municipales.

Ce résultat peut s’expliquer par la position des travaillistes durant la campagne de référendum sur l’indépendance de l’Ecosse ou par l’impact inévitable des personnalités[5] . Il semble bien que les positions du SNP aient également eu un impact sur l’électorat : grâce à son discours plus à gauche que le New Labour, notamment en matière de politique sociale, le SNP l’a manifestement remplacé dans le cœur de nombreux(ses) écossai(se)s.

Les liens sociaux des partis

Mais, contrairement au Parti socialiste, le Labour n’avait aucun bilan à assumer face aux électeurs. Il avait au contraire un projet à leur proposer ! La défaite du Labour pose directement la question du lien entre un appareil de parti et les milieux sociaux qu’il prétend représenter. Nous ne pouvons que remarquer que le reproche fait au Labour nous est également adressé par nos propres concitoyens : être devenu un appareil déconnecté des réalités sociales, une machine à fabriquer des candidats en série, des politiciens de carrière, des apparatchiks.

De tous, c’est ce dernier point qui doit nous interpeller le plus. Le Parti socialiste est considéré comme un appareil de parti, créé dans le cadre d’une action politique à l’échelle nationale, mais il n’est pas que ça. Le parti ne doit pas être réduit ni se réduire lui-même à cette dimension institutionnelle, si nécessaire soit-elle. Si les institutions ont leur vie propre, c’est aux militants, de veiller à ce qu’elles visent autre chose que leur propre survie, de pousser à ce que les élites du parti se renouvellent facilement, à ce que du sang neuf soit accueilli et écouté, à ce que le parti et la société évoluent en interaction l’un avec l’autre. En effet, un parti de masse comme le Parti socialiste ou le Labour, un « Volkspartei » comme est nommé le SPD en Allemagne, vit par et pour le dialogue qu’il entretient avec la société toute entière. Car il est censé la représenter dans son intégralité (ce qui le distingue des autres structures politiques groupusculaires ou communautaristes). Le Labour a peut-être perdu la chance de remplacer David Cameron pour avoir oublié cela : qu’un parti politique doit à la fois savoir écouter la société et lui parler. Recevoir, intégrer des individus, des messages mais aussi proposer un projet, une vision de la société et de l’avenir.

Un nouveau projet travailliste

Avec cette défaite, qui a inauguré cinq années de politique conservatrice au terme desquelles le Royaume-Uni aura peut-être quitté l’Union européenne, le Labour reçoit une occasion peut-être historique de s’interroger lui-même et de tirer de cette interrogation de nouvelles idées, un nouveau projet pour le Royaume-Uni et pour l’Union européenne, de nouveaux individus pour le porter. Si son appareil de parti réagit positivement, cela peut être une refondation du (déjà « New ») Labour. Pour lui comme pour nous, il s’agit de se reconstruire et de reconstruire son lien avec la société. Que cette société soit britannique ou française, la même question nous est posée. En cette période de congrès et de renouvellement de nos élites et de nos dirigeants, nous pouvons apporter une partie de la réponse.

[1] Selon le site YouGov, deux jours avant le scrutin, 48% des sondé(e)s désapprouvaient l’action du gouvernement, 39% le soutenaient et 13% se montraient indécis.

[2] Scottish National Party, indépendantiste écossais.

[3] Dont l’un a été battu par une militante indépendantiste de 20 ans, qui n’a pas terminée ses études de science politique…

[4] Ces chiffres auraient été insuffisants pour remporter la victoire mais auraient peut-être privé Cameron de la majorité absolue dont il bénéficie aujourd’hui.

[5] Bien que « trop à gauche » pour Tony Blair, Ed Miliband ne l’était apparemment pas assez pour ses électrices et électeurs écossais. Quant à ceux d’autres régions, il semble qu’ils ne lui aient in fine pas reconnu l’étoffe d’un homme d’état. Soit, c’est une question de personnalité et aussi de culture politique caractéristique de chaque nation.

3 commentaires

  1. par Pouydesseau - 26 octobre 2015 à 18 h 24 min

    Merci Alexis.
    Peut être rappeler les scores en voix – le Labour a progressé de 2% et pourtant subi un grosse défaite – et sur la reconstruction analyser la refondation corbynienne?
    Amitiés
    Mathieu

    • par oim - 3 février 2016 à 15 h 52 min

      Merci Mathieu pour ces suggestions tout à fait pertinentes. Néanmoins l’article a été rédigé avant l’election de Corbyn à la tête de Labour. Mais toute proposition d’analyse de ta part sera la bienvenue, en particulier dans le contexte actuel du « Brexit ». Amitiés, l’équipe de l’Observatoire

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